« Je voudrais être plus alignée avec moi-même. »

Je l’entends de plus en plus souvent et, si vous traînez un peu sur les réseaux, vous l’avez sûrement lu aussi. Il faudrait être alignée avec ses valeurs, ses envies, son corps, sa vie… À force, on finirait presque par croire qu’il existe quelque part une position parfaite à atteindre et qu’une fois qu’on y est, tout devient limpide.

Sauf que moi, il y a un truc qui me chiffonne avec ce mot.

Alignée avec quoi, exactement ?

Et surtout, comment sait-on qu’on l’est ?

Parce que si être alignée veut dire ne plus douter, ne plus avoir peur, savoir exactement ce que l’on veut et prendre chaque décision avec une sérénité de moine bouddhiste, autant vous prévenir tout de suite, il va y avoir du monde sur la liste d’attente.

Heureusement, quand on regarde ce que la psychologie étudie réellement derrière ce mot très à la mode, c’est beaucoup plus intéressant, et beaucoup plus humain.

« Alignement », un mot très pratique… mais un peu fourre-tout

Ça m’a plutôt rassurée de découvrir que les chercheurs eux-mêmes ne mettent pas une seule chose derrière cette notion.

Une revue systématique publiée en octobre 2026 a rassemblé 130 travaux scientifiques et conceptuels autour de différentes formes de congruence psychologique. Sa conclusion est assez claire : il n’existe pas un grand concept scientifique unique qui s’appellerait « l’alignement ». On retrouve plutôt plusieurs mécanismes qui ont un point commun, celui de la correspondance entre ce qui se passe à l’intérieur de nous, par exemple nos besoins, nos motivations, nos valeurs ou notre identité, et ce que nous vivons réellement.

Donc non, on ne va pas vous faire passer un contrôle technique avec un voyant vert qui s’allume quand vous êtes enfin alignée.

En revanche, on peut regarder quelque chose de beaucoup plus concret : est-ce que la vie que je mène aujourd’hui ressemble encore suffisamment à ce qui compte pour moi ?

Parce qu’on peut avoir construit une vie tout à fait cohérente à un moment donné, puis constater quelques années plus tard qu’elle ne nous va plus aussi bien. Ce n’est pas forcément parce qu’on s’est trompée. Entre-temps, on a vécu, appris, encaissé quelques virages, parfois porté beaucoup de monde au passage, et les repères ont bougé.

Le GPS n’est pas cassé parce qu’il recalcule l’itinéraire.

Le problème n’est pas de douter

Il y a une idée que j’aimerais vraiment démonter ici : celle selon laquelle une décision « juste » devrait immédiatement procurer du soulagement.

Dans la vraie vie, c’est rarement aussi propre.

Vous pouvez savoir qu’il est temps de poser une limite et vous sentir coupable de la poser. Vous pouvez vouloir changer de travail et avoir la trouille au moment d’envoyer votre candidature. Vous pouvez prendre une décision qui vous ressemble davantage tout en ayant envie, pendant quelques jours, de retourner vous cacher sous la couette.

Ça ne signifie pas forcément que vous vous êtes trompée.

Ça signifie surtout que notre cerveau adore ce qu’il connaît, y compris quand ce que nous connaissons ne nous convient plus tellement.

Et c’est souvent là que le hamster mental se met à faire des tours de roue : « Si j’ai peur, c’est peut-être que ce n’est pas la bonne décision. Si je doute, c’est que je ne suis pas prête. Si c’était vraiment juste pour moi, je le saurais. »

Pas nécessairement.

Une émotion est une information. Elle mérite d’être entendue, mais ce n’est pas un ordre de mission.

Ce qui compte pour moi et ce que je fais vraiment

En psychologie, on trouve une notion que je trouve beaucoup plus parlante que le simple mot « alignement » : la self-concordance, que l’on pourrait traduire par concordance avec soi.

Kennon Sheldon et Andrew Elliot ont étudié ce qui se passe lorsque les objectifs que nous poursuivons correspondent réellement à nos intérêts et à nos valeurs, plutôt que d’être poursuivis essentiellement parce qu’il « faut », parce qu’on attend cela de nous ou parce qu’on cherche à éviter la culpabilité.

Leurs travaux montrent que lorsque les objectifs sont davantage concordants avec soi, les personnes ont tendance à fournir un effort plus durable pour les atteindre et, lorsqu’elles y parviennent, à en retirer davantage de bénéfices en matière de bien-être.

Et là, forcément, ça me parle.

Parce que la vraie question n’est plus seulement : « Qu’est-ce que je veux obtenir ? »

Elle devient : « Pourquoi est-ce que je cours après ça ? »

On peut vouloir une promotion parce qu’elle nous ouvre réellement quelque chose qui compte pour nous. On peut aussi la vouloir parce que, dans notre tête, à notre âge, avec notre expérience, « ce serait quand même normal d’en être là ».

Même objectif sur le papier. Pas du tout la même histoire derrière.

On peut avoir une vie qui fonctionne… et ne plus s’y retrouver

C’est probablement ce qui désoriente le plus les femmes que je rencontre.

Il n’y a pas forcément eu de catastrophe. Le quotidien tourne, le travail existe, les enfants vont plutôt bien et, vu de l’extérieur, on pourrait même se demander de quoi elles se plaignent.

Sauf qu’à l’intérieur, quelque chose s’est déplacé.

Elles me disent : « Je ne sais plus où j’en suis », « Je sais très bien ce que je ne veux plus, mais pour la suite, aucune idée », ou encore cette phrase que j’entends régulièrement : « Je me suis perdue en route. »

Je connais assez bien cette sensation, parce que je l’ai vécue avec mon métier d’infirmière.

J’ai adoré ce métier. Vraiment. Mais si j’ai créé ma consultation Hypnomade en juillet 2019, c’est parce que deux choses étaient devenues essentielles pour moi : transmettre et rendre autonome. Je m’étais même fixé une échéance : « À 50 ans, je change. »

J’ai eu 50 ans en avril 2021. En septembre, la crise sanitaire et les règles qui ont suivi m’ont obligée à arrêter mon activité infirmière. Comme quoi, quand on annonce une échéance à l’univers, il a parfois une mémoire assez précise.

— Lydia Laschon

Je n’étais pas complètement prête. Parce qu’entre savoir qu’on veut changer de direction et quitter réellement un métier exercé pendant trente ans pour partir vers beaucoup moins connu, il y a quand même une petite nuance.

J’avais peur. Pourtant, la direction n’était pas nouvelle.

J’ai souvent résumé cette période ainsi : « J’ai adoré mon métier, mais pas ce qu’il était devenu. » Avec le recul, j’ajouterais : pas seulement ce qu’il était devenu, mais aussi ce que j’en percevais désormais.

La sortie a été précipitée. Le changement de cap, lui, avait commencé bien avant.

Et c’est aussi pour cela que je me méfie du raccourci : « Si c’est la bonne voie, tu le sentiras. »

Parfois on la sent très bien, la voie. C’est juste qu’on a peur de mettre le clignotant.

Et si la première question n’était pas « Qu’est-ce que je dois changer ? »

C’est probablement là que j’irais regarder en premier.

Pas en cherchant immédiatement la prochaine grande décision à prendre, ni en faisant la liste de tout ce qu’il faudrait modifier pour retrouver enfin une vie qui nous ressemble. Je commencerais beaucoup plus simplement : est-ce que ce que j’ai construit, choisi et organisé au fil des années correspond encore suffisamment à la personne que je suis aujourd’hui ?

La réponse peut être oui, non, ou beaucoup plus nuancée : « Oui, mais plus comme ça », « Oui, mais pas à ce prix-là », ou encore « Non, et je crois que je le sais depuis un moment ».

Et parfois, rien que réussir à mettre des mots là-dessus change déjà la façon dont on regarde la suite.

Parce qu’il n’est pas toujours nécessaire de savoir immédiatement où l’on va. Il faut parfois commencer par reconnaître que l’itinéraire qui nous convenait jusque-là mérite simplement d’être recalculé.

Et vous, si vous regardez votre vie aujourd’hui, qu’est-ce qui vous ressemble encore vraiment, et qu’est-ce qui mériterait peut-être d’être recalculé ?

Si le mot « alignement » revient souvent autour de vous et que vous vous demandez ce qu’il veut réellement dire, je vous propose de poursuivre avec « Être alignée avec soi-même : concrètement, ça veut dire quoi ? »

Sources scientifiques

  1. McEvoy, B. (2026). Reclassifying congruence in wellbeing: a systematic review and alignment framework. Frontiers in Psychology, 17, 1859907. DOI : 10.3389/fpsyg.2026.1859907.
  2. Sheldon, K. M. & Elliot, A. J. (1999). Goal striving, need satisfaction, and longitudinal well-being: the self-concordance model. Journal of Personality and Social Psychology, 76(3), 482-497. DOI : 10.1037/0022-3514.76.3.482.