On nous parle beaucoup de « vie alignée ». Il faudrait être alignée avec soi-même, ses valeurs, son travail, ses choix, parfois même avec sa mission de vie, ce qui commence à faire beaucoup de choses à mettre bien en rang avant le petit-déjeuner.
Mais derrière cette expression devenue très courante, qu’est-ce qu’on cherche réellement ? Parce que si être alignée signifie vivre sans contradiction, ne plus douter et prendre uniquement des décisions qui procurent immédiatement une sensation de paix intérieure, je préfère vous prévenir : ce n’est probablement pas demain matin.
Et si votre question, avant même de parler « d’alignement », est de savoir si la vie que vous menez vous ressemble encore, c’est justement la question que j’ai explorée dans l’article précédent.
Ici, j’ai plutôt envie de regarder ce que la psychologie peut réellement nous apprendre derrière ce mot. Elle s’intéresse notamment aux écarts entre ce qui compte pour nous et ce que nous faisons, à notre sentiment d’authenticité, à la façon dont nous percevons les signaux de notre corps et à ce qui se passe lorsque plusieurs de nos besoins ou de nos valeurs entrent en concurrence.
Être alignée ne consiste peut-être pas à supprimer nos contradictions, mais à mieux comprendre ce que nous en faisons.
Savoir ce qui compte ne suffit pas toujours
On pourrait penser qu’il suffit d’identifier ses valeurs pour que tout rentre dans l’ordre.
Ce serait quand même bien pratique.
Sauf que la recherche est plus nuancée. Une revue publiée en 2021 sur les liens entre valeurs personnelles et comportements montre que nos valeurs influencent effectivement nos préférences et nos choix, mais que le passage entre « ce qui est important pour moi » et « ce que je fais réellement » dépend de plusieurs mécanismes, notamment de la façon dont la situation est interprétée et de notre capacité à traduire cette valeur en action.
Autrement dit, on peut parfaitement savoir qu’une chose est importante pour nous et faire exactement l’inverse pendant des années.
Vous pouvez considérer votre santé comme essentielle et repousser vos propres rendez-vous parce qu’il y a toujours quelqu’un qui passe avant. Vous pouvez rêver de calme et remplir le moindre trou dans votre agenda. Vous pouvez vouloir davantage de liberté et demander l’avis de six personnes avant d’oser prendre une décision.
Ça ne fait pas de vous quelqu’un d’incohérent ou de faible. Ça montre simplement qu’entre ce qui compte et ce que nous arrivons à vivre, il y a parfois un sacré embouteillage.
Une étude menée auprès de 158 étudiants s’est justement intéressée à l’écart entre la manière dont les participants estimaient avoir agi et la manière dont ils pensaient devoir agir au regard de certaines valeurs. Plus cet écart perçu était important, plus il était associé à des émotions négatives et à une diminution de certains indicateurs de bien-être. L’étude est modeste et ne permet évidemment pas d’expliquer à elle seule nos grandes questions existentielles, mais elle illustre bien le coût possible d’un décalage que l’on ressent durablement.
Et ce décalage ne ressemble pas toujours à une grande crise. Ça peut être de l’agacement, une lassitude inhabituelle, l’impression de tourner en rond ou cette sensation difficile à expliquer que « quelque chose ne va plus », alors qu’on serait bien incapable de dire quoi.
Le signal est là, mais le mode d’emploi manque.
Et le corps, là-dedans ?
Évidemment qu’il a sa place. Ce serait même assez étonnant que je vous dise le contraire.
Mais j’ai envie d’être précise, parce qu’on entend beaucoup : « Écoute ton corps, lui sait. »
Oui… et non.
La recherche sur l’interoception, c’est-à-dire notre capacité à percevoir et interpréter ce qui se passe à l’intérieur de notre corps, montre que ces informations corporelles participent étroitement à notre expérience émotionnelle. Le rythme cardiaque, la respiration ou les sensations viscérales font partie des données que notre cerveau traite et interprète en permanence.
Mais si votre ventre se noue au moment de prendre une décision, il ne vient pas forcément de vous envoyer un courrier recommandé avec écrit : « Mauvaise direction, demi-tour immédiat ».
Il peut se nouer parce que la décision est nouvelle, parce qu’elle fait peur, parce qu’elle vous rappelle autre chose ou parce que votre système nerveux est déjà bien chargé.
C’est pour ça que, dans mon travail, je considère le corps comme un informateur, pas comme un oracle.
Ce qu’il raconte mérite qu’on l’écoute et qu’on cherche à comprendre, mais on remet son message avec le reste du dossier.
Et si on parlait aussi d’authenticité ?
Une autre recherche apporte une pièce intéressante au puzzle.
Une méta-analyse publiée en 2020 a rassemblé 75 échantillons indépendants et 36 533 participants. Elle retrouve une association positive entre authenticité et bien-être, avec une corrélation moyenne d’environ 0,40. Les auteurs rappellent toutefois qu’une grande partie des travaux repose sur des conceptions occidentales de l’authenticité. On parle donc d’une association, pas d’une recette magique où il suffirait de « devenir soi-même » pour vivre heureuse jusqu’à 103 ans.
Mais cela confirme tout de même une idée : avoir le sentiment de pouvoir vivre d’une façon suffisamment compatible avec soi-même compte.
Suffisamment, c’est un mot important.
Parce que je ne crois pas beaucoup à la vie parfaitement alignée.
On peut vouloir davantage de liberté tout en ayant besoin de sécurité, avoir envie de prendre soin des autres tout en ayant besoin, nous aussi, qu’on nous fiche un peu la paix, ou vouloir développer un projet sans accepter qu’il dévore toute notre vie.
Ce ne sont pas forcément des contradictions à éliminer. Ce sont des arbitrages à faire.
Être alignée, c’est peut-être surtout être capable de choisir ses compromis au lieu de les subir sans même s’en rendre compte.
Ma petite boussole, quand tout est devenu flou
Si vous avez en ce moment une situation qui tourne en boucle dans votre tête, je ne vous propose pas d’analyser votre vie entière. Le hamster serait ravi, mais nous avons probablement mieux à faire.
Prenez juste cette situation et posez-vous trois questions.
Trois questions pour une seule situation :
Qu’est-ce que je ressens vraiment quand j’y pense ? Pas ce que je devrais ressentir, ni ce qui serait raisonnable. Ce qui est là.
Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi dans cette histoire ? Qu’est-ce que j’essaie de préserver, de retrouver ou de construire ?
Qu’est-ce que je fais réellement aujourd’hui ? Pas ce que j’ai prévu de faire un jour, quand j’aurai davantage de temps, moins peur ou que Mercure sera enfin dans le bon sens. Ce que je fais maintenant.
Ensuite, cherchez l’écart.
C’est souvent là que se trouve l’information intéressante.
Parfois, on découvre qu’on fait exactement l’inverse de ce qu’on dit vouloir. Parfois, que ce que l’on croit vouloir est surtout ce qu’on pense devoir vouloir. Et parfois, surprise, on réalise qu’on connaît déjà assez bien la direction mais qu’on n’est pas encore prête à assumer ce qu’elle implique.
Ce n’est pas pareil, et on ne travaille pas de la même façon avec ces situations.
Ce que j’en fais, moi, dans mon travail
Quand une femme arrive au Cocon en me disant : « Je ne sais plus où j’en suis », je ne commence pas par lui demander de choisir sa nouvelle vie avant la fin de la séance.
On remet d’abord les repères sur la table. Qu’est-ce qui se passe dans le corps ? Qu’est-ce qui déclenche les émotions ? Qu’est-ce qui revient en boucle dans la tête ? Qu’est-ce qu’elle continue à faire par habitude, par peur de décevoir ou simplement parce qu’elle n’a jamais envisagé qu’elle pouvait désormais faire autrement ?
— Lydia Laschon
Mon travail n’est pas de lui dire quelle route prendre. Ce serait assez gonflé de ma part.
Je l’aide plutôt à retrouver suffisamment d’informations sur elle-même pour qu’elle puisse recommencer à choisir. C’est ce qui est au cœur de ma façon de travailler et de ma Méthode GPS : votre GPS intérieur n’a généralement pas disparu, mais quand les informations arrivent de partout en même temps, on n’entend plus très bien les indications.
Dans une séance de Clarification intérieure, c’est exactement ce que nous faisons. On ne cherche pas à régler toute une vie en 1 h 30, on remet de la lisibilité là où tout s’est mélangé.
Et parfois, retrouver un peu de clarté évite justement de retourner toute sa vie comme une chaussette pour essayer de se sentir enfin « alignée ».
Alors, être alignée, ça veut dire quoi ?
Si je devais garder ce mot, je lui donnerais une définition beaucoup moins parfaite et beaucoup plus vivable :
Être alignée, ce serait savoir suffisamment ce qui compte pour soi pour pouvoir repérer quand nos choix s’en éloignent, puis réajuster notre direction quand l’écart ne nous convient plus.
Pas supprimer les doutes, vivre en paix avec l’univers vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou ne prendre que des décisions confortables. Parce que nous bougeons, nos priorités changent, notre vie change et nous changeons avec elle.
Un bon GPS ne vous dit pas : « Vous avez quitté l’itinéraire, votre vie est fichue. » Il dit simplement : « Recalcul en cours. »
Et parfois, c’est exactement ce dont on avait besoin.
Alors, si vous regardez une seule situation de votre vie aujourd’hui, où sentez-vous le plus grand écart entre ce qui compte vraiment pour vous et la façon dont vous le vivez ?
Et si tout s’est un peu mélangé au point de ne plus savoir par quel bout reprendre les choses, c’est précisément le rôle d’une Clarification intérieure : remettre les repères sur la carte, pas décider de la route à votre place.
Sources scientifiques
- Sagiv, L. & Roccas, S. (2021). How Do Values Affect Behavior? Let Me Count the Ways. Personality and Social Psychology Review, 25(4), 295-316. DOI : 10.1177/10888683211015975.
- Chrystal, M., Karl, J. A. & Fischer, R. (2019). The Complexities of “Minding the Gap”: Perceived Discrepancies Between Values and Behavior Affect Well-Being. Frontiers in Psychology, 10, 736. DOI : 10.3389/fpsyg.2019.00736.
- Sutton, A. (2020). Living the good life: A meta-analysis of authenticity, well-being and engagement. Personality and Individual Differences, 153, 109645. DOI : 10.1016/j.paid.2019.109645.
- Greenwood, B. M. & Garfinkel, S. N. (2025). Interoceptive Mechanisms and Emotional Processing. Annual Review of Psychology, 76, 59-86. DOI : 10.1146/annurev-psych-020924-125202.
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